L’histoire du lieu qui n’existait pas et qui existait à l’infini
Les espaces que nous traversons, que nous habitons, ne sont pas seulement des lieux invariables figés par des cartes définitives.
Nous vivons les espaces, dans nos corps et nos pensées. Nous les abordons en suivant notre affect. Nos visions des endroits changent au gré de nos humeurs, de nos instabilités humaines. Nous avons toutefois un besoin irrépressible d’écrire la ville, de la documenter, pour avoir l’impression de la connaître, la comprendre et en parler. Nous disposons d’une multitude de techniques et de disciplines qui nous permettent de fixer les endroits sur le papier : géographie, cartographie, topographie, et bien d’autres. Pourtant, elles semblent se limiter à une représentation visuelle en deux dimensions et ne pas prendre en compte les paramètres sensoriels, sensibles et affectifs humains essentiels à la construction des lieux.
Mais comment rendre compte ces villes multiples, sensibles et subjectives que la cartographie ne parvient pas à écrire ?
Nous vivons l’espace à travers notre corps. Nous l’habitons ou non, le visitons parfois, le traversons ou l’effleurons peut-être, mais nous ne le vivons jamais de la même manière. L’espace ne répond alors pas à une seule réalité, mais à une multitude de réalités toutes aussi valables les unes que les autres. Vécu à travers le corps et les sentiments, l’espace ne paraît plus aussi facilement codifiable que ce que le prétend la cartographie ; et la carte, le plan, ne semblent plus suffisants pour rendre compte des lieux et de ce qu’ils offrent en terme d’expérience. Il faut se questionner alors sur les manières de prendre connaissance des espaces pour pouvoir en rendre compte et il ne faut jamais oublier l’importance de la subjectivité de chacun.
On se met à imaginer les villes dans tout ce qu’elles ont de non palpable, dans leurs dimensions sensibles et émotionnelles, et on se met à questionner l’espace quotidien.
Et le ciel – pas au sens de « fond sur lequel on observe les astres » mais au sens d’ « espace qui s’étend au-dessus de nos têtes » – devient subjectif ; et ils deviennent des ciels. Et les interstices deviennent subjectifs. Les cloisons, les frontières, les routes, les passages, les déserts et les océans deviennent subjectifs. Et les villes deviennent subjectives. Les villes deviennent plurielles. Et elles n’existent plus et existent à l’infini en même temps.
Le corps humain comme outil de mesure du monde
D’après Lucy Lippard « La carte la plus ordinaire présente une beauté formelle intrinsèque tout comme un dessin et satisfait une aspiration fondamentale d’ordre en offrant une syntaxe, un langage grâce auquel apprécier le paysage sans le représenter (depicting). C’est une façon de moderniser complètement la notion d’art dans son rapport à l’espace. [1]»
Mais il faudrait tenter d’écrire la marche aussi, puisque c’est en partie par elle que l’on reçoit la ville de manière sensible – en s’y promenant. Aussi, c’est souvent en dessinant l’espace qu’on en prend possession. « Les circuits dessinés sur la feuille de papier avec le premier crayon maîtrisé, les plans de maisons tracés sur le sable de la plage, les marelles et les jeux de l’oie : autant de prises de possession de l’espace par l’être humain en devenir, autant de pré-apprentissages de la carte en tant que représentation d’un espace maîtrisé, à explorer. [2]» Tracer l’espace pour s’en emparer, c’est tracer sur la carte le chemin que l’on va emprunter, c’est tenter de dessiner de mémoire le plan de son futur appartement pour en parler à ses amis, c’est aussi marquer le plan de la ville de croix sur les monuments et les endroits que l’on veut voir et visiter.
Dans l’écriture géographique habituelle, si l’on veut penser la marche il faut penser la ligne. Mais la ligne c’est aussi le chemin, la route, la frontière. La ligne apparait comme un signe extrêmement simplifié d’une action pourtant beaucoup plus complexe. Et puis il existe mille manières de marcher, au moins. Personne ne marche de la même manière et une personne ne marche pas de la même manière tous les jours, toutes les heures, tous les instants. On marche plus ou moins vite, plus ou moins lourdement, plus ou moins patiemment. Mais ça n’affecte pas la ligne que l’on trace sur la carte.
La ligne c’est un geste que l’on s’approprie, mais c’est aussi un réseau, des connections, des ruptures. Lorsque l’on trace nos lignes d’erre, ont peut voir alors ce que nous marchons vraiment, et ce que nous ne marchons pas. Ce que nous marchons davantage, ce que nous marchons moins. Et là aussi la ligne est plus qu’une ligne, plus qu’une métaphore, elle est cette marche que l’on observe.
Mais lorsque l’on vit une ville, on ne vit pas seulement des lignes, des routes et des murs, mais un espace autre, une hétérotopie [3] qui nécessite plus qu’un simple plan. L’espace ne semble plus pouvoir se contenter d’une écriture stérile comme celle de la cartographie. Il faut créer une géographie sensible pour exprimer et représenter ces espaces qui ne se fixent pas sur le papier, qui ne se fixent pas tout court. Il faut imaginer plus loin que la carte ou les données inébranlables. Il faut laisser la place au doute, au sentiment, à la fragilité de la pensée humaine changeante.
En 2013, Becky Cooper tente de repenser et de faire repenser la carte de Manhattan en parcourant New-York et offrant à des milliers de New-Yorkais·es une carte vide, à remplir, de la ville. Suite à ce travail de prospection puis de récolte, elle édite un livre – Mapping Manhattan: A Love and Sometimes Hate Story in Maps by 75 New Yorkers – qui archive ces cartes mentales, ces cartes personnelles, inédites et uniques. Elles ont évidemment toutes un côté anecdotique amusant, mais sont aussi toutes empruntes du mystère phénoménologique de chacun·e. Construites sur des souvenirs sensibles et des émotions, elles témoignent de la pluralité de ces espaces que l’on ne peut saisir ni expliquer.
Si on veut aborder la question de la ville par l’angle des sens et des émotions, il faut sans doute penser davantage à dérégler les cartes mesurées et ordonnées. Il faut le chamboulement plutôt que le classement. Ou alors il faut assumer le classement dans son extrême fonction. On pourrait imaginer l’espace vécu comme chatoyant et profond, voire sans fond, comme jamais fixe et toujours en mouvement, flux constant, liquide à la source infinie qui s’écoule sans ne jamais tomber nulle part. Or la cartographie représente l’inverse de cette image : elle est tout ce qu’il peut exister de plus plan, de plus figé, elle est la pétrification des villes en question, la paralysie des lieux gelés. Elle couvre très bien le sujet de l’architecture pure alors, de la construction, du bâtiment, des maçonneries et des charpentes. Mais elle est inefficace lorsqu’on en vient au sujet de la phénoménologie. Elle ne questionne pas la ville, elle la fixe.
Et l’histoire du lieu dans lequel on vit et qui vit en nous
La ville n’est pas seulement une chose que l’on cartographie, topographie, voit, écrit et codifie. Ce n’est pas seulement une chose que l’on peut comprendre en la mettant à plat sur du papier. C’est une construction, quelque chose qui résonne en chacun de nous de manière différente en fonction de notre propre existence. Ainsi, la carte ne parvient pas à saisir l’espace urbain dans son entièreté. La carte ne parvient pas à fixer ce qu’il se passe à l’intérieur de nous et des lieux que nous traversons ou habitons. Le corps nous fait voir les lieux, mais nous les fais aussi et surtout sentir. Le corps devient notre outil de mesure du monde. De ses mécanismes sensoriels stimulés par l’espace lui-même découlent des mécanismes émotionnels qui font appel à notre propre personne, à notre passé et nos manières de penser et de suivre nos sens. Puis apparaissent les mécanismes affectifs qui nous lient ou non à ces lieux, qui font d’eux ce qu’ils sont vraiment, au-delà même des signes cartographiques codifiés et stériles.
Il faut alors trouver de nouvelles manières de représenter l’espace urbain. Il faut proposer de le voir autrement, ou peut-être justement de ne plus seulement le voir mais de s’autoriser à le sentir, à l’aimer ou pas. Il faut peut-être renoncer au classement et à la codification, ou s’obstiner à les pousser à l’extrême. Il faut peut-être se projeter hors du plan, ou persister à faire rentrer trois dimensions en deux. Il faut déjà tenter de comprendre ce qui rend les lieux si complexes et sensibles pour comprendre où se situent les limites de la pratique cartographique.
Il faut tenter de saisir ce que les endroits ont d’insaisissables pour se heurter à la réalité d’un environnement instable et fugace. Puis il faut sans doute s’autoriser l’erreur, le choix, la subjectivité dans la représentation. Peut-être aussi faut-il chercher à épuiser la question tout en sachant que c’est impossible, juste pour pouvoir ressentir cette frénésie, cette obsession de l’archivage, ou pour se questionner sur ce qui construit le quotidien, l’ordinaire, l’infra-ordinaire.
Sans doute faut-il ranger ses cartes un peu trop écrites et se laisser happer par quelque chose de plus hasardeux, de plus sensible, de moins exhaustif. Il faut penser la ville comme quelque chose à vivre, pas quelque chose à voir, pas pour son utilité. Il faut éprouver l’espace et son inconstance pour se mettre sur la voie d’une représentation juste. Il faut comprendre qu’on ne peut pas le capturer ni le collecter, mais essayer quand même.
Ce qui est ici est partout ; ce qui n’est pas ici n’est nulle part.
Kenneth White, 1976
[1] Lucy Lippard, Overlay: Contemporary art and the art of prehistory. The New Press, New-York, p.121-122.
[2] Françoise Vergneault-Belmont, Lire l’espace, penser la carte. L’Harmattan, Paris, p.17.
[3] Foucault, Michel. « Des espaces autres. » Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (1984): 46-49.


Laisser un commentaire